Lettre d’une travailleuse du sexe aux candidats à la présidentielle et aux législatives

France 2020, couleurs du drapeau français sur fond marine

Chère candidate, cher candidat,

Je suis travailleuse du sexe depuis près de dix ans. Je me déplace chez les clients ou à l’hôtel, et depuis quelques mois j’ai le luxe de pouvoir recevoir des clients dans un espace dédié, ce qui a significativement amélioré ma qualité de vie. J’ai quarante ans, je suis étrangère et je n’ai pas le droit de vote. Je suis en situation de handicap, éligible à l’AAH que je ne perçois pas, celle-ci n’ayant pas été déconjugalisée malgré la mobilisation sans précédent de la communauté du handicap. Comme la grande majorité de mes collègues, je ne corresponds ni au stéréotype de la prostituée heureuse, ni à celui de l’étrangère victime de traite humaine.

Je déclare mes revenus en tant que profession libérale et je paie mes cotisations : plus du quart de ce que me donnent mes clients est réinjecté dans les caisses de l’État. Je ne gagne pas suffisamment d’argent pour être redevable de la TVA, mais si c’était le cas, c’est 20% de plus qui irait dans les caisses de l’État.

Je suis fière de participer à l’économie de mon pays d’accueil, même si l’espoir de percevoir une retraite est plus que maigre, ayant émigré tardivement. Malgré cela, je n’ai pas les mêmes droits que les autres personnes vivant dans la République Française. En raison des dispositions pénales sur le proxénétisme, je suis vulnérable à l’exploitation par des gens peu scrupuleux.

Je vis dans la crainte d’être expulsée de mon logement à tout moment. Il suffit que quelqu’un dénonce mon activité à mon propriétaire pour que celui-ci soit tenu de m’expulser puisque me tolérer dans mon logement le rend condamnable pour proxénétisme. Je n’ai pas le droit de mutualiser mes dépenses et réduire mes risques d’agression en travaillant avec une collègue. Je ne peux demander à personne de me véhiculer, de m’attendre, de faire un appel de sécurité ni même d’intervenir en cas d’agression, même si cela devait être fait gracieusement. Je ne peux pas vivre en colocation avec un·e collègue. Je n’ai pas le droit de dépenser mes revenus comme je l’entends. Je ne peux embaucher personne pour les services les plus basiques. Je suis dépendante de sites d’annonces situés à l’étranger et qui ne collaborent pas avec les forces de l’ordre pour l’identification des mineur·es et des victimes de traite. Mes revenus ne peuvent pas servir à soutenir financièrement mes copines victimes de violence conjugales ou des demandeur·ses d’asile car celleux-ci seraient condamnables pour proxénétisme. Mon conjoint doit gagner plus que moi, nous devons être sous le régime de séparation de biens pour le protéger. Je ne peux pas bénéficier de portage salarial ou m’associer en SCOP et ainsi bénéficier de meilleures protections sociales. Les banques ont le feu vert pour me discriminer et me refuser l’ouverture de compte. Je ne peux pas obtenir un terminal de paiement ou des facilités pour le paiement en ligne, ce qui me condamne à me faire payer en espèces que les banques suspectent de provenir de blanchiment d’argent.

Nous vivons dans la peur de nous voir retirer la garde de nos enfants, parfois suite à des dénonciations et mensonges d’ex-conjoints violents. Les personnes militant de façon extrême contre le travail sexuel ne se privent pas pour nous harceler, pour harceler nos proches, pour nous dénoncer aux forces de l’ordre et faire accuser nos proches de proxénétisme. Les agresseurs savent que nous avons des espèces avec nous et qu’ils sont très rarement punis, aussi ils nous ciblent pour nous voler, de plus en plus souvent en bande organisée.

Les relations étant tendues avec les policiers, j’évite au maximum de porter plainte, ce qui réduit mon accès à la justice. Malgré l’abrogation du délit de racolage, mes collègues de la rue se font encore menacer de garde à vue en vertu de ce délit. Dans certaines villes, des arrêtés municipaux aggravent la situation et la municipalité se graisse largement la patte sur les maigres revenus de mes collègues en rue. Le contexte législatif est favorable aux dérives policières. Plusieurs de mes collègues, en particulier migrantes comme moi, ont été condamnées pour proxénétisme et emprisonnées. Des collègues transgenres ont ainsi passé de long mois en isolement dans des prisons pour hommes. Certain·es collègues séropositif·ve ont connu des ruptures de traitement en raison d’une incarcération ou en fuyant vers d’autres villes et campagne, loin des violences les plus extrêmes mais aussi des associations de santé qui les accompagnent.

Nos associations se font accuser d’être en faveur des proxénètes, d’être le « lobby du sexe en faveur de l’exploitation des femmes ». Mais l’infraction de proxénétisme ne parle pas de violence, d’abus et de contrainte, celle-ci n’étant qu’un facteur aggravant. Il faut vraiment que vous lisiez les dispositions sur le proxénétisme dans le code pénal. Ces lois nous rendent vulnérables car nous sommes à la merci du harcèlement, du chantage, de l’extorsion.

Je lutte à mon échelle contre la traite des êtres humains. Je voudrais pouvoir assister à l’identification des victimes, mettre en place des services justes et honnêtes par et pour les travailleur·ses du sexe afin de limiter l’exploitation par des tiers. Je voudrais que les personnes qui souhaitent cesser le travail du sexe puissent avoir accès aux droits, à la reconversion, à des titres de séjour, à la protection de l’État, à la reconnaissance du statut de victime lorsque c’est le cas. Je voudrais non pas être témoin de la répression qui maintient les collègues dans la peur, dans la dépendance et la précarité, mais de ce qu’on leur redonne des possibles pour améliorer leurs conditions de vie, pour quitter les situations de survie. Mais les lois actuelles ne s’y prêtent pas. Sous prétexte de lutter contre la traite, ma situation plus indépendante est amalgamée avec les situations de contrainte. Sous prétexte de lutter pour la dignité humaine, mes collègues et moi sommes privés de plusieurs droits humains, forcé·es et maintenu·es dans des conditions indignes.

Certain·es d’entre-vous ont pris position contre les dispositions sur la pénalisation des clients car vous avez compris comment la loi de 2016 a précarisé et mis en danger les travailleur·ses du sexe. Les données sont parlantes. Les violences ont augmenté, la dépendance à des parties tierces également. Les clients ne peuvent plus signaler de potentielles situations de traite ou d’exploitation des mineur·es car ils sont à risque d’être pénalisés, d’être inscrits au fichier des délinquants sexuels, de perdre leur emploi dans certains cas.

Je vous remercie d’avoir pris le temps d’écouter les associations quant au désastre, à la détresse qu’a causé cette loi. Cette prise de position est toute à votre honneur, surtout quand on constate la véhémence et l’influence qu’ont certaines associations envers la tolérance de nos existences et leur volonté de voir notre travail réprimé. Vous prenez le risque d’être pointé du doigt et humilié publiquement pour avoir osé nous écouter et adopter une position pragmatique, pour avoir fait le choix de diminuer les violences et la précarité plutôt que de prioriser l’éradication théorique du travail sexuel. Mais abroger la pénalisation du client ne suffit pas. Vous connaissez maintenant les conséquences de l’infraction de proxénétisme sur nos droits, sur nos conditions de vie, sur notre santé physique et mentale, sur notre accès à la justice, à la santé, aux droits sociaux. Il est impératif de redéfinir cette infraction pour cibler nos abuseurs plutôt que nos proches ou nous-mêmes.

Certain·es d’entre-vous se réclament abolitionnistes de la prostitution. Vous rêvez peut-être d’un monde sans échanges économico-sexuels, un monde d’égalité parfaite entre les femmes et les hommes, un monde sans contrainte économique qui pousserait les gens à exercer une activité qui ne leur plaît pas, en particulier lorsque celle-ci touche au domaine de l’intime. Je peux comprendre cela. Je rêve aussi d’égalité, je rêve aussi d’un monde où chacun·e puisse choisir librement ses moyens de subsistance, où personne ne se sent contraint d’exercer un activité plutôt qu’une autre, où les personnes migrantes peuvent obtenir des papiers et travailler sans être exploitées, où les personnes handicapées, transgenres, racisées, précaires ne sont pas discriminées. Je rêve d’un monde sans traite humaine.

Mais je vois bien que pour beaucoup d’entre nous, le travail sexuel est une stratégie économique, une activité que l’on peut exercer tout en ayant peu eu accès à l’instruction ou sans parler le français couramment, une activité qui ne demande pas de capitaux pour démarrer, une activité avec des horaires flexibles qui permet de passer plus de temps avec nos enfants, une activité avec des revenus suffisants pour nous extraire de la précarité la plus extrême et faire vivre nos familles dans des conditions plus dignes. Il ne s’agit pas ici de bonheur au travail, d’émancipation ou d’empowerment, il s’agit d’exercer un choix qui est rationnel, qui est souvent le meilleur que l’on puisse faire dans notre situation. Personne ne devrait affirmer être heureux dans son boulot pour accéder aux droits humains. Et personne ne devrait être sacrifié « par principe » en attendant l’abolition du travail ou du capitalisme.

Peut-être que la prostitution vous dégoûte, que vous voyez nos clients comme des êtres pervers, irrespectueux, violents qu’il faut emprisonner. Peut-être que l’idée même d’un travail du sexe vous fasse horreur. Que vous croyez les gens qui affirment que nous commençons ce travail mineur·es et le demeurons toute notre vie, que nous sommes presque tous·tes sous la coupe de maquereaux et de réseaux, que nous ne sommes que des victimes qui ne savent pas s’exprimer, qui ne peuvent pas agir, essayer de s’en sortir ou discerner ce qui est bon pour nous. Si c’est le cas, je suis encore plus triste et en colère parce que c’est faux, et surtout parce que les politiques que vous favorisez ne font qu’aggraver les situations les plus extrêmes. Je refuse de nous voir sacrifié·es, de voir mes collègues contaminé·es au VIH, agressé·es, assassiné·es ou poussé·es au suicide. Pendant que vous vous battiez « par principe », j’ai enterré une dizaine de collègues. Ces mort·es sont évitables en adoptant des positions pragmatiques, en mettant fin aux discriminations, à la stigmatisation, à notre exclusion et à notre repénalisation.

Vos « parcours de sortie de la prostitution » créent un régime d’exception et conditionne votre assistance, en contradiction avec les principes d’universalisme républicain. Plein de dossiers ne sont pas constitués par les associations, plein d’autres sont refusés par les commissions départementales. Moins d’une centaine de travailleur·ses du sexe y accèdent chaque année alors même que nous sommes de plus en plus nombreux·ses suite à la crise sanitaire. C’est une usine à gaz, un instrument de contrôle d’État inefficace et humiliant qui abandonne tous·tes celleux qui n’arrivent pas à y accéder, éliminés dans un entonnoir trop étroit. Même votre politique de sortie est un échec cuisant qui bénéficie surtout à « l’industrie du sauvetage ». Si peu de vos budgets d’aide se rend jusqu’à mes collègues, c’est révoltant, c’est indécent.

Au sein de vos partis, nous sommes des centaines de travailleur·ses ou ex-travailleur·ses du sexe. Nous ne pouvons pas toujours nous exprimer librement et divulguer notre activité tant celle-ci est stigmatisée. Quand nos voix s’élèvent pour s’opposer à des positions et des mesures délétères, nous sommes taclé·es, silencié·es par des personnes qui n’ont jamais vécu nos réalités et qui ont plus de pouvoir et d’influence. Des hommes ayant vécu la prostitution homosexuelle sont traités de bitards par des femmes qui minimisent et négligent leur existence car elle ne colle pas à leur vision. Plusieurs collègues m’ont confié avoir été victimes de violence verbale lorsqu’iels se sont exprimé·es contre les politiques de prohibition. C’est inacceptable. Il est de votre devoir de permettre la libre expression démocratique au sein de votre parti et de prendre le temps d’écouter les minorités et les personnes les plus vulnérables.

Je vous exhorte à vous engager contre la répression et pour nos droits. La Belgique vient de dépénaliser le travail sexuel, une décision historique qui rejoint ce qu’ont choisi par le passé la Nouvelle-Zélande et trois états d’Australie. Là-bas, les députés ont écouté les travailleur·ses du sexe et leurs associations. La nouvelle loi a été élaborée avec elleux.

C’est ce que nous voulons. Nous ne demandons pas un régime particulier, « la réouverture des maisons closes », l’instauration d’un contrôle et d’un proxénétisme d’État. Nous ne voulons pas d’un système comme en Allemagne, aux Pays-Bas ou en Suisse, comme l’affirment celleux qui haïssent nos voix revendicatrices. Si nous vous répétons sans cesse que « Sex Work Is Work », ce n’est pas pour convaincre qu’il s’agit d’un « travail comme un autre », c’est que nous avons compris que le statut de travailleur·se, c’est un levier pour être mieux protégé·es, avoir la capacité d’agir sur nos situations, avoir accès au droit pénal et aux prud’hommes.

Nous voulons accéder au droit commun comme les autres travailleur·ses et pour cela nous avons besoin de vous et de toustes celleux qui vous soutiennent.

– AB

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