Cher Monsieur Mélenchon,
C’est avec grand intérêt que nous avons découvert l’annonce de votre nouvelle candidature à l’élection présidentielle de 2027. Une phrase durant votre interview avec Rémy Busine a retenu notre attention. Lorsque vous dites que vous vous présentez pour défendre « le droit à la vie, de vivre une vie digne ».
Ces simples mots résonnent en nous parce qu’en tant que travailleurSEs du sexe, nous savons ce que signifie de lutter pour une vie digne. Comme vous, Monsieur Mélenchon, nous nous battons chaque jour pour trouver les ressources suffisantes à la reproduction sociale de nos familles, de nos communautés, de notre classe.
Dans un monde aussi inégalitaire, avec des services publics toujours plus délaissés, absents, et dysfonctionnels, nous pouvons affirmer que c’est grâce aux travailleurSEs du sexe, que de nombreuses personnes parviennent à survivre, que nos vieux et nos malades sont soignés, que nos enfants reçoivent une éducation, que nos villages au pays échappent à la misère, de manière bien plus efficace que n’importe quel programme d’ONG humanitaire.
Lors des dernières élections législatives, nous avons appelé à voter dès le 1er tour pour les candidatEs du Nouveau Front Populaire comme stratégie de vote antifasciste. Avec pour explication le passage suivant :
« Nous l’avons fait parce que nous sommes aussi des mères célibataires qui pensent à leurs enfants, qui pensent à nos amiEs, à nos camarades, à notre appartenance de classe. Nous le faisons, parce que nous subissons des oppressions multiples en dehors du travail, qui expliquent en partie pourquoi le travail sexuel est une ressource économique pour nous. Nous ne pouvons pas nous séparer de ce que nous sommes, nous ne pouvons pas nous permettre l’égoïsme et la désinvolture quand parmi nous, certaines n’ont pas le droit de vote ou ont perdu la force de l’exercer.
Parce que nous sommes des femmes, des minorités sexuelles et de genre, et des personnes issues de toutes les minorités. Parce que nous sommes des étudiantEs et des jeunes précaires. Parce que nous avons besoin de sauver l’autodétermination de genre, avec changement d’état civil libre sans passer par des juges. Parce que nous devons sauver l’Aide Médicale d’Etat et le droit au séjour pour soins. Parce qu’il faut garantir le droit au séjour et au logement pour toutes les victimes de traite des êtres humains sans condition d’arrêt du travail sexuel. Parce qu’il faut une politique de réduction des risques et une décriminalisation de l’usage des drogues. Parce que nous avons besoin d’un accès effectif et gratuit à l’avortement, contraception, et tous les soins en santé sexuelle et reproductive, VIH &IST. Parce que nous défendons la régularisation de tous les sans-papiers. Parce que nous refusons les violences policières allant jusqu’au meurtre de nos enfants. Parce que nous ne pouvons pas fermer les yeux face au génocide et à la colonisation. Pour une retraite à 60 ans, parce que nous savons ce que signifie ne pas avoir droit à la retraite, au droit du travail, ni à la protection sociale. »
Ces dix dernières années, nous avons en effet été en première ligne à souffrir des conséquences des politiques néolibérales autoritaires de la Macronie, et nous serons parmi les premières à souffrir de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, avec un Rassemblement National qui propose déjà une réouverture des maisons closes dans sa version la plus nationaliste, hygiéniste, et de contrôle migratoire et fiscal. Jamais nos problèmes ne sont pris en compte, puisque c’est nous en tant que « population », qui sommes désignéEs nous-mêmes comme problème. C’est en tout cas la logique derrière notre mise sous tutelle des divers cabinets aux droits des femmes, qui nous ignorent et nous méprisent, et qui imposent leur vision fémonationaliste, quand elle n’est pas directement raciste et transphobe.
Vous qui développez une pensée politique exigeante, ne pouvez pas vous satisfaire d’un mot d’ordre slogan « abolition de la prostitution » sans prendre en compte les réalités des réalisations politiques derrière les mots et les symboles. En effet, qu’a signifié « l’abolition de la prostitution » en période politique néolibérale, que ce soit sous le format social-démocrate ou celui plus conservateur ? La pénalisation des clients et les arrêtés anti-prostitution, effacent la visibilité du travail sexuel de l’espace public. Cette politique sert un agenda économique de gentrification des villes et d’accompagnement de la spéculation immobilière pour garantir la plus-value des propriétés privées. Elle n’a rien aboli, ni transformé, des conditions matérielles d’existence qui nous contraignent au travail en général, ou au travail sexuel en particulier.
Bien au contraire, nous sommes toujours plus nombreuses, et toujours plus précaires, car l’état s’attaque à notre source de revenus, en espérant nous contraindre à « sortir de la prostitution », sans n’apporter aucune amélioration sociale réelle pour y parvenir. Ledit « parcours de sortie » est une insulte et un chantage aux papiers pour celles d’entre nous qui n’ont rien. Comment des parlementaires qui reçoivent 5000€ d’indemnités grâce à nos impôts peuvent ils proposer une allocation de 343€ par mois ? C’est pour nous l’évidence d’un mépris de classe.
Cela ne peut pas constituer une politique sociale se voulant de gauche, et nous ne pouvons imaginer que vous reconduisiez telle quelle cette politique qui en apparence, n’est que le vernis d’une morale bourgeoise anti-sexe qui ne résout rien. Tout reste à faire. Mais encore faut-il que nous travaillions ensemble pour y parvenir et dépassions les clivages habituels. Encore faut il que vous acceptiez enfin de nous parler, et d’acter s’il le faut nos désaccords, pour avancer sur tout ce qui fait consensus et qui est une urgence.
Il y a trop de souffrance. Nous ne pouvons plus nous permettre encore autant d’échecs pour notre camp social. Chaque vote compte, et le vote des travailleurSEs du sexe comptera aussi l’an prochain. Ne nous négligez plus. Acceptez de nous rencontrer !
Solidairement,
Le STRASS,Syndicat du Travail Sexuel