Même lorsque victimes de violences, nous sommes toujours coupables

Même lorsque victimes de violences, nous sommes toujours coupables

(Texte publié à l’occasion de la marche contre les féminicides de Paris le vendredi 25 juin 2021)

Quand la ministre de l’égalité entre les femmes et les hommes, en charge de lutter contre les violences faites aux femmes, dénonce toutes les violences, sauf celles que nous subissons en tant que travailleuses du sexe, ça fait mal.

Cela fait mal, parce que nous les vivons, parce que nous savons que nos vies ne valent rien, surtout en comparaison de la joue giflée d’un président, parce que nous ne sommes pas considérées comme des femmes comme les autres, et parce qu’on nous fera toujours porter la responsabilité des violences qu’on subit.

 

Quand certains groupes féministes refusent de compter les meurtres des travailleuses du sexe, et des femmes trans, comme « féminicides », nous comprenons que nous ne faisons pas partie de la même « classe des femmes », et que nos mortes sont normalisées, puisqu’il est nécessaire de les distinguer des autres et de les garder sous silence.

Quand la presse titre la « banalisation de la prostitution » comme principale cause du meurtre d’une travailleuse du sexe, elle dédouane les auteurs du crime pour pointer le fait que nous ne devrions pas travailler dans l’industrie du sexe. Nous méritons donc ce qui nous arrive.

Quand des responsables policiers et associatifs dénoncent un « effet Zahia » pour expliquer l’augmentation de l’exploitation des mineurs, ils accusent de fait une jeune actrice connue pour son passé d’escort-girl plutôt que les exploiteurs, et à travers elle, toutes celles qu’ils prétendent défendre et qui ne se retrouvent pas dans leurs représentations de la « bonne victime ».

Quand nous sommes accusées de « complicité avec les proxénètes » ou d’être des « maquerelles » parce que nous n’épousons pas l’idéologie prohibitionniste de l’état, parce que nous ne nous approprions pas le bon récit de la « victime », ou simplement parce que nous n’arrêtons pas le travail sexuel, on ne lutte pas contre les violences mais contre les travailleuses du sexe.

Quand on nous accuse de nous exposer nous-mêmes à la violence, en « choisissant » d’exercer un travail sexuel, et qu’on nous représente comme des « femmes qui consentent à être abusées sexuellement pour de l’argent », on considère que c’est notre « cupidité », notre « vénalité », et nos « provocations » qui sont à blâmer plutôt que les comportements agressifs des hommes contre nous.

 

Quand le gouvernement définit la « prostitution » comme une violence en soi, il ne lutte plus contre les violences que nous subissons mais contre l’exercice du travail sexuel. En faisant cela, il crée les conditions de notre insécurité puisque nous sommes privées de droits et de protections, forcées à prendre des risques, et être davantage dépendantes de parties tierces.

En criminalisant toute solidarité, tout droit d’association, et toute forme d’auto-organisation entre travailleuses du sexe sous prétexte que cela est défini comme de « l’aide à la prostitution » et relèverait donc du « proxénétisme », on empêche les stratégies les plus efficaces que nous avons mises en place pour nous protéger des agressions.

En pénalisant nos clients, le gouvernement nous oblige à travailler dans des endroits plus reculés, sans éclairage, en étant isolées, et cela attire davantage d’agresseurs qui s’en prennent à nous en même temps qu’à nos clients. La précarisation induite par la pénalisation des clients réduit considérablement notre pouvoir de négociation et de sélection, et nous contraint à accepter des conditions de travail plus dangereuses ainsi que des hommes qui se font passer pour des clients pour agresser plus facilement.

Le fait de conditionner de plus en plus toute « aide » à un « parcours de sortie de la prostitution » signifie que l’ensemble des travailleuses du sexe actuellement en exercice subissent un chantage et des pressions pour arrêter leur travail, plutôt que de bénéficier des services nécessaires dont elles ont besoin pour leur santé et sécurité.

Le refus de subventionner les associations dites communautaires dirigées par des travailleuses du sexe et qui mènent des actions de réduction des risques « par et pour » pour lutter contre les violences signifie que les pouvoirs publics n’apportent aucun soutien dans les initiatives les plus efficaces contre ces violences, comme par exemple la plateforme de signalement Jasmine ou les cours d’autodéfense du SWAG.

 

L’entretien des amalgames entre le travail sexuel et la « violence faite aux femmes » signifie que la capacité des travailleuses du sexe à consentir à des échanges économico-sexuels est niée, encourageant ainsi les mythes selon lesquels il n’y aurait pas de différence entre le travail sexuel et le viol, ou bien que les travailleuses du sexe ne peuvent pas être vraiment violées puisque ce serait le fondement de notre travail.

A l’inverse, la domination masculine dans les autres échanges économico-sexuels considérés comme « gratuits » n’est pas appréhendée comme de la violence, car se déroulant dans le cadre de rapports hétérosexuels légitimes au sein de l’économie sexuelle du système patriarcal. Le couple et la famille ne sont jamais à questionner, lorsque seule la « prostitution » est une institution patriarcale dangereuse.

Pourtant nous sommes aussi victimes de violences conjugales, qui nous laissent penser que le problème ne vient pas tant des hommes uniquement lorsqu’ils sont nos clients, mais d’un système légitimant la violence masculine en général. La distinction opérée entre les femmes victimes de violences domestiques dans le couple et les travailleuses du sexe victimes de violence via l’exercice du travail sexuel nous interroge.

Quand nous sommes victimes de violence domestique, il est difficile d’obtenir justice parce que la plupart des gens considèrent que les hommes sont trop bons et gentils de nous accepter comme conjoints alors que nous les séduirions pour profiter d’eux. Les hommes qui n’acceptent pas notre travail sont légitimés dans leurs mauvaises réactions contre nous, ou dans le fait de nous imposer une dépendance financière en nous forçant à arrêter le travail sexuel, tandis que ceux qui nous soutiennent sont soupçonnés d’être nos « proxénètes » et de profiter de nous.

 

Il n’y a pas assez de financement pour soutenir l’hébergement des femmes qui ont besoin d’échapper aux auteurs des violences qu’elles soient domestiques, relevant du travail forcé et de l’exploitation, ou de la traite des êtres humains. Il n’existe toujours pas de mécanisme de signalement sécurisé indépendant de la plainte au commissariat pour les migrantes sans-papiers qui ont légitimement peur de la police qui a pour rôle leur éloignement du territoire et la répression de leur travail. Les services d’interprétariat sont souvent manquants.

Les obstacles judiciaires restent nombreux : manque d’accès à l’information et aide juridique, longueur des procédures, risques d’expulsion du pays et/ou de son logement, déni de compensation à cause d’une absence de droit au séjour, d’antécédents judiciaires, ou pour son implication dans le travail sexuel. Il reste trop dangereux de donner des informations personnelles et notre adresse à la police et à la justice quand celles-ci informent nos propriétaires qu’ils doivent nous expulser à cause des lois sur le « proxénétisme ».

Les violences en général et les pratiques de harcèlement en particulier ne sont pas prises au sérieux par la police et la justice qui continuent de hiérarchiser entre les agressions, découragent les plaintes, ou ne se déplacent pas sur les lieux des violences, par manque de moyens, ou par déconsidération des travailleuses du sexe comme victimes.

En ligne, certains hommes ont tendance à penser que les femmes leur doivent des faveurs sexuelles, et ne semblent pas accepter de devoir fournir une compensation financière pour un service rendu. Les travailleuses du sexe sont donc intimidées, victimes de chantage, ou de menaces d’outing en révélant leur identité.

Au lieu d’être protégées, de nouvelles lois visent à prohiber tout « contenu illégal » en ligne, pour interdire ainsi la pornographie, toute représentation de nudité ou sexuelle, et donc la présence et visibilité des travailleuses du sexe ainsi que de femmes artistes. Nous sommes censurées au nom de notre « protection », bannies de plateformes telles que pour les transferts d’argent, ou d’opérateurs de banque en ligne. Les discriminations bancaires ou des assurances ne sont jamais considérées comme un problème.

La plupart des réponses politiques visent à encourager les femmes à témoigner en tant que victimes et à porter plainte. Mais les travailleuses du sexe ne sont pas considérées comme de bonnes victimes et nous faisons l’expérience de discriminations au sein du système judiciaire.

 

Les violences contre les travailleuses du sexe, pouvant aller jusqu’au meurtre, sont nombreuses. Non pas parce que notre travail est dangereux, mais parce qu’il est rendu dangereux à cause de choix politiques. C’est un grand paradoxe que l’ensemble de la classe politique définit notre travail comme une violence en soi, et qu’en même temps, l’ensemble de la classe politique reste silencieuse lorsque les nombreux meurtres de travailleuses du sexe sont relatés dans la presse.

C’est d’autant plus incompréhensible, lorsque l’insécurité est un thème de prédilection pour tous ces gens qui réagissent instantanément au moindre acte de violence, même symbolique, qui toucherait d’autres catégories de la population.

Nous en concluons que leur but n’a jamais été de lutter contre les violences que nous subissons, mais de les instrumentaliser contre nous, pour justifier leurs politiques de criminalisation. Les vrais complices et coupables des violences ne sont donc pas nous les travailleuses du sexe, mais bien celles et ceux qui luttent contre notre droit à l’existence, et contre notre visibilité dans l’espace public.

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